Pourquoi diable avoir accepté la proposition de Patrick, rencontré sur le marché de Lannilis fin octobre. Un verre de trop dans un bec de linotte, sans doute . Me voici presque à mon corps défendant, à écrire sur son blog que je lisais en riant de temps à autres. J'espère ne pas décevoir ses lecteurs, je ne raconte pas trop mal les histoires, mais  je cuisine le poisson comme une gourde, une quiche et tout ce qu'on voudra, sauf une endive. Enfin, la recette du turbot est de Patrick himself, vous pourrez la déguster sans méfiance! Voici comment tout est arrivé...

Passant quelques vacances dans ma famille de Bretagne,  choyée, dorlotée et nourrie, qu'allais-je donc faire à ce marché sous une pluie aussi drue que froide? Oh, j'aimerais vous raconter une belle histoire, celle de mains qui se sont frôlées au dessus d'un panier de fraises parfumées ou de tendres fromages frais des Monts d'Arrée. Foin de romantisme, il s'agissait d'un panier de crabes! J'en voulais un par envie soudaine, ma grand-mère saurait toujours le cuire, et mon grand-père le préparer. J'ai bien plus de trente ans, mais mes doigts sont restés très enfantins en dépit de longs ongles colorés et de bagues déjà lourdes de souvenirs.

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Je devais ressembler à une poule devant un oeuf de canard, ou dirait Patrick, à une mouette devant un oeuf de poisson volant, en proie à la plus grande perplexité. Me bousculant presque, un type dégoulinant de pluie avec une veste orangée a enfoncé  les mains dans cet amas de pinces, s'est emparé de crabes agités comme des possédés, puis il n'en a gardé qu'un, d'apparence semblable aux autres.

Habituellement timide comme escargot au soleil, ou comme bigorneau à marée basse (hum), je m'entends lui demander s'il sait les choisir. Sérieux comme un pape, il m'assène une litanie de poids en main (comme le melon), de carapaces décollées, de sexes, de ventres colorés, d'oeufs et je ne sais plus quoi. Me voyant aussi larguée qu'une amarre, il me tend celui qu'il avait choisi pour lui, ou plus tôt "celle" car c'était prétendument une fille.  Je n'ai eu que le temps de cacher les mains derrière mon dos, ce qui m'a valu aussitôt un sourire goguenard, précisément celui que je déteste le plus lorsque mes limites sont découvertes.

Impossible de m'enfoncer sous terre, telle une quenouille de nouilles dans une flaque, des mèches de cheveux trempés sur les yeux , je bredouillai des excuses foireuses, genre je suis de la campagne, j'habite dans le Rhône, le marchand va s'occuper de moi... Nouveau rictus désobligeant,  il passe la possédée au marchand qui n'en perdait miette, lequel place la crabesse dans un pochon de plastique, et m'en demande un prix dérisoire. Tandis que le gars en orangé, renonçant aux crabes, s'emparait  d'un poisson plat à la tête patibulaire. Je me suis alors demandée si je n'emportais pas le seul crabe comestible du panier.

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Arrivée à la boulangerie, je réalise avec horreur que la caparaçonnée a percé le sac plastique de l'une de ses pattes velues et griffues. Presque paniquée, j'ai failli le poser au sol et m'enfuir. Impossible, j'étais coincée : le Maître des Crabes arrivait sur mes talons. Je n'aurais pas dû mettre mes bottes rouges de chez Céline, on les remarque beaucoup trop...

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(Désolée Patrick, je m'exprime comme si
j'étais sur un blog de pétasse sponsorisée!)

Alors que nous achetions nos pains respectifs, l'averse s'est mise à la bourrasque, nous voilà tous les deux plantés sous l'auvent, à la sortie de la boutique, à attendre que ça passe. Je n'osais regarder ni le  crabe ni le type, jurant que s'il souriait encore à mes dépends, je préférerais risquer la noyade sous la pluie battante que je fixais avec insistance. Pire, il a parlé. De  pluie et de pain, c'est alors que le regard libéré des cheveux mouillés, il m'a semblé le reconnaître.

Second culot de la journée, je lui demande s'il n'a pas un blog de cuisine. Mais si! Vous avez le temps de prendre un café? Et nous voici attablés un bon moment auprès d'un poêle à bois, à deviser comme si nous nous étions toujours connus.  Je ne me reconnaissais pas, c'est étrange comme la simple lecture d'un blog peut apporter une forme de familiarité avec celui qui l'écrit.

Comme dans une chanson de Brassens, la pluie s'est calmée, et le voici à brûle-pourpoint qui me propose de venir manger le turbot chez lui, il en profiterait pour cuire le crabe. Surprise mais ravie, j'appelais mes grands-parents tandis qu'il prévenait sa femme, et nous voici partis, est-ce par galanterie ou compassion, il s'est emparé du sac où le crabe semblait assoupi. Je l'ai suivi en voiture jusqu'à une vieille maison en pierre, feu de bois, fille et femme charmantes et accueillantes, apparemment je n'étais pas sa première surprise du marché!

Le repas est préparé en un tournemain, après une incroyable assiette de bouquets poêlés (le filou voulait me faire croire qu'il les avait péchés lui-même, mais sa fille veillait!), le turbot au four et de la compote du jardin au gingembre. Avec de généreux vins, j'en ai sans doute trop bu, car à la fin du repas, je me laissais aller au défi d'écrire sur son blog l'histoire et la recette du turbot.

"C'est facile un blog", qu'il a dit, "tu cuisines un joli produit,  tu prends quelques photos qui se la pètent, tu demandes des infos à Google, et tu garnis de quelques conneries".  Oui mais non, je ne sais pas le faire cela, aussi je me suis contentée de raconter cette surprenante scène de marché.

Vous devriez y aller plus souvent à ce marché, on y fait de drôles et sympathiques rencontres!

Turbot roti au laurier et aux échalotes

Ingrédients

- un turbot pour quatre
- feuilles de laurier fraîches
- échalotes
- beurre
- sel et poivre

Recette

Le turbot est débarrassé de ses branchies, c'est un poisson vendu vidé, mais selon Patrick, les poissonniers n'ôtent jamais les branchies qui communiquent une saveur amère au plat. Lavé et séché, on l'entame d'un croisillon sur un demi centimètre, du côté du dos.

Il est posé dans un plat à four sur  cinq ou six feuilles de laurier fraîches et de l'échalote hachée . Par dessus, on dispose également de l'échalote, beaucoup de morceaux de beurre (il n'est pas breton pour rien!). On ajoute un demi verre d'eau dans le plat (on peut mettre du vin, dit le cuisinier, mais le laurier et l'échalote sont largement assez aromatiques),  puis on le sort un instant pour le photographier à la lumière du jour, pauvre bête! 

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Une vingtaine de minutes avant de le manger, on le place dans un four chauffé à 220°. On l'arrose une ou deux fois en cours de cuisson, et c'est gagné.

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Sans flagornerie, sans doute l'un des meilleurs turbots que j'ai goûtés, une chair bien blanche et juteuse, un poisson révélant pleinement sa saveur, la magie du poisson entier selon le Maître des Crabes, qui s'est révélé aussi maître du turbot. Selon lui, il n'y a qu'une méthode qui vaille, cuire les poissons plats avec leurs arêtes, car elles ont un parfum incomparable, ce n'est pas pour rien qu'on en confectionne les meilleurs fumets.

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